Muettes volontaires : l'art du silence à l'écran, de Bresson à « Hors de l'haleine »
Photo: Shixart1985, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Il y a au cinéma une musique plus puissante que toutes les partitions : celle qu'on n'entend pas. Le silence, longtemps considéré comme une absence, s'est révélé être l'outil le plus affûté de la tension sonore. « Hors de l'haleine », à l'affiche cette semaine, en offre une démonstration magistrale — et nous avons voulu comprendre comment on compose, techniquement et esthétiquement, un étouffement.
« Le silence n'est pas vide, il est tendu »
Claire Vasseur, compositrice qui a signé plusieurs partitions de films français contemporains, résume le paradoxe : « Quand la musique s'arrête, le spectateur cesse d'être porté et commence à tomber. C'est cette chute qu'on exploite. Le silence, c'est le moment où le public entend sa propre respiration — et croyez-moi, il la retient. »
Elle cite la tradition française comme terrain d'élection : le Bresson de « Au hasard Balthazar », où la musique de Schubert tombe par touches brèves comme des marques d'affection dans un monde de bruits sourds ; ou les films de Philippe Grandrieux, où le son se fait nappe suffocante, presque tactile. « L'asphyxie sonore, ce n'est pas le vacarme. C'est souvent l'inverse : un son unique, grave, qui ne s'arrête jamais. Une nappe tenue, c'est la respiration qu'on n'a plus le droit de prendre. »
Côté montage : sculpter l'absence
De son côté, la monteuse son Margaux Delaunay décrit un travail de dentelle : « Sur les scènes d'apnée ou de suffocation, on retire d'abord tout ce qu'on peut retirer. Puis on réintroduce, avec une précision d'horloger, deux ou trois éléments : un frottement de tissu, un battement de cœur amplifié, le sifflement ténus d'une oreille qui siffle. Le spectateur ne sait plus ce qui vient du film et ce qui vient de lui-même. C'est ça, la réussite. »
Elle évoque les étalonnages sonores de « Gravity », où le vide spatial imposait un silence absolu que le mixage a transformé en arme dramatique, ou l'expérience de « A Quiet Place », qui a fait du bruit — et de son interdiction — le sujet même du film. La France, note-t-elle, possède sa propre école : plus intériorisée, plus près du documentaire, du côté de Luc et Jean-Pierre Dardenne ou de la fin de « Personal Shopper », où le silence devient un personnage à part entière.
Une playlist pour prolonger la séance
Pour accompagner votre sortie de la projection de « Hors de l'haleine », nous avons rassemblé quelques pièces qui prolongent l'expérience de l'étouffement sonore :
- Jonny Greenwood — « There Will Be Blood » : la dissonance rampante de « Oil », véritable asphyxie orchestrale.
- Mica Levi — « Under the Skin » : des nappes qui se resserrent comme une étreinte trop longue.
- Maurice Ravel — « Le Tombeau de Couperin », Menuet : la retenue française dans ce qu'elle a de plus étouffée.
- Georges Delerue — « Le Mépris » : la musique qui pleure là où les personnages se taisent.
- Ben Salisbury & Geoff Barrow — « Annihilation » : l'Alien-like « The Alien », onde sonore qui déforme l'air qu'on respire.
- Éliane Radigue — « Adnos I » : la nappe électronique française par excellence, un souffle continu qui ne se rend jamais.
Au cinéma cette semaine
« Hors de l'haleine » se joue actuellement dans les salles d'art et essai parisiennes et en région. Nous vous renvoyons à notre guide des séances pour choisir la salle — et le moment — de votre prochaine apnée. Conseil de spectateur : choisissez la dernière séance du soir, quand la salle est silencieuse et que le moindre bruit de respiration devient, malgré vous, une partie de la partition.